— Je n’ai pas à vous le dire.

Elle a haussé les sourcils.

— Non, je n’ai pas à répondre à ça, ai-je insisté.

Elle ouvrait déjà la bouche, prête à crier.

— Allez-y, appelez ! Il se trouve qu’il y a des choses que je ne dis pas. Point barre. C’est quoi, une Cess ?

— Une C.S. : une créature surnaturelle. Maintenant, écoutez-moi bien...

On traversait le parking, où de nombreuses voitures étaient en train de se garer. Luna distribuait les sourires et les signes de main à la pelle. De mon côté, j’avais la moitié du visage qui avait doublé de volume et le genou en bouillie. J’avais tellement mal que je ne pouvais plus m’empêcher de boiter. Et, malgré tout ça, j’essayais d’avoir l’air réjoui d’une ado qui voit rappliquer tous ses copains pour sa première surprise-partie.

— Vous informerez les vampires que nous avons placé cet endroit sous haute surveillance et que... disait Luna.

— Qui ça, « nous » ?

— Les changelings de la communauté urbaine de Dallas.

— Vous voulez dire que vous êtes organisés aussi ? Mais c’est génial ! Il va falloir que j’annonce ça à... mon ami.

Elle a levé les yeux au ciel. De toute évidence, elle n’était pas impressionnée par mes capacités de déduction.

— Écoutez-moi bien, ma petite. Vous allez dire aux vampires que, dès que la Confrérie s’apercevra de notre existence, elle nous tombera dessus comme la misère sur le pauvre monde. Et nous n’avons absolument pas l’intention de faire notre coming out, nous. Nous avons choisi la clandestinité et nous ne reviendrons pas là-dessus. Ces imbéciles de vampires ! Mais qu’est-ce qu’ils croyaient ? Enfin, quoi qu’il en soit, on a la Confrérie à l’œil. Alors, que les vampires ne viennent pas nous mettre des bâtons dans les roues.

Si vous l’avez si bien à l’œil, comment se fait-il que vous n’avez pas prévenu les vampires que Farrell était enfermé au sous-sol ? Et pourquoi ne leur avez-vous rien dit, pour Godefroy ?

— Attendez un peu ! Si Godefroy veut se suicider, c’est son affaire. Il est venu de lui-même à la Confrérie. Ils ont tous sauté de joie, d’ailleurs – une fois remis du choc d’avoir dû se retrouver dans la même pièce qu’un de ces fichus « démons des ténèbres », comme ils disent. Bref, ce ne sont tout de même pas eux qui sont allés le chercher !

— Et Farrell ?

— Je ne savais pas qui était enfermé en bas, a-t-elle avoué. Je savais qu’ils avaient capturé quelqu’un, mais je n’ai pas réussi à découvrir son identité. J’ai même essayé de graisser la patte à ce connard de Gabby. Mais ça n’a rien donné.

— Vous serez sans doute contente d’apprendre que « ce connard » est mort, alors.

— Hé ! s’est-elle exclamée en affichant le premier vrai sourire que je lui aie vu depuis que je l’avais rencontrée. Ça, c’est une bonne nouvelle !

— Et voici la suite : dès que j’aurai repris contact avec les vampires, ils vont rappliquer ici pour libérer Farrell. Alors, si j’étais vous, je ne reviendrais pas au centre ce soir.

Elle s’est mordillé la lèvre un moment. On arrivait à l’extrémité du parking. Je n’avais plus le temps de prendre des gants.

— À vrai dire, ce serait super si vous pouviez me déposer à l’hôtel.

— Ouais, eh bien, c’est pas écrit « taxi », là, a-t-elle rétorqué en pointant un doigt sur son front. Il faut que je retourne dans ce maudit temple avant que ça parte en vrille. J’ai des papiers importants à récupérer. Mais réfléchissez deux secondes à ça, ma fille : qu’est-ce que les vampires vont faire de Godefroy ? Le laisser en vie ? C’est un tueur en série. Il a assassiné tellement de gosses que vous ne pourriez même pas les compter. Il est incapable de s’arrêter : c’est plus fort que lui, et il le sait. Les vampires qui prônent l’intégration ne sont pas très tendres avec ceux qui risquent de contrarier leurs plans. Godefroy ne leur fait pas une très bonne pub...

— Je ne peux pas résoudre tous les problèmes, Luna. Au fait, je m’appelle Sookie. Sookie Stackhouse. Et, de toute façon, j’ai fait ce que j’ai pu. J’ai rempli la mission qu’on m’avait confiée, et maintenant, il faut que j’aille faire mon rapport, que Godefroy vive ou meure. Mais je crois qu’il se tuera, si vous voulez mon avis.

— Ça vaudrait mieux pour vous, a-t-elle répliqué d’un ton lourd de sous-entendus.

Je ne voyais pas en quoi ce serait ma faute si Godefroy changeait d’avis. Je n’étais pas d’accord avec la cérémonie de l’immolation, mais je ne remettais pas sa décision en question. Mais peut-être que Luna avait raison. Peut-être que j’avais une petite part de responsabilité dans cette affaire...

— Bon, au revoir, lui ai-je lancé en m’éloignant de ma démarche claudicante en direction de la route.

Je n’avais pas fait vingt pas que j’ai entendu des hurlements s’élever du côté du temple. Je me suis retournée. Tous les lampadaires extérieurs se sont allumés, et ce brusque flot de lumière m’a aveuglée.

— Peut-être que je ne vais pas retourner au centre, finalement, m’a crié Luna par la portière ouverte de son 4X4 Subaru. Montez !

Je me suis empressée de grimper sur le siège du passager et, machinalement, j’ai attaché ma ceinture.

Mais Luna avait beau avoir réagi au quart de tour, d’autres véhicules nous avaient précédées. Un tas de berlines familiales bloquaient déjà la sortie.

— Merde ! a juré Luna.

On a tourné en rond au ralenti un moment pendant qu’elle réfléchissait au problème.

— Ils ne me laisseront jamais passer, même si je vous cache sous la banquette. Je ne peux pas vous ramener au temple...

Elle avait recommencé à se mordiller la lèvre.

— Oh ! Et puis, j’en ai marre de ce job, de toute façon ! a-t-elle finalement conclu en passant la troisième.

Elle a d’abord joué les chauffeurs du dimanche pour ne pas attirer l’attention.

— Ces gens ne comprendraient toujours pas ce qu’est la foi, même si on le leur démontrait par a + b, a-t-elle ajouté.

Elle a roulé en direction du centre et a franchi le terre-plein en béton qui séparait le parking de la pelouse. Je me suis alors rendu compte que j’avais un sourire jusqu’aux oreilles (chose plutôt douloureuse dans mon état).

On a traversé en trombe le parvis du temple. Probablement sidéré par notre numéro de rodéo, personne ne nous avait encore prises en chasse.

— Ils ont coupé toutes les issues, a affirmé Luna en jetant un coup d’œil dans le rétroviseur. Et ils se lancent à nos trousses.

Dans un concert de klaxons, on s’est engagées sur la route à quatre voies qui passait devant le centre. Luna a blasphémé entre ses dents. Elle a ralenti pour se fondre dans la circulation, tout en gardant un œil sur le rétroviseur.

— Il fait trop sombre, maintenant, a-t-elle marmonné. Comment veux-tu que je sache où ils sont ? Tous les phares se ressemblent !

De toute évidence, elle se parlait à elle-même (en tombant le masque, on avait aussi abandonné le tutoiement).

De mon côté, je réfléchissais. Je me demandais si Barry avait alerté Bill. Si seulement j’avais pu passer un coup de fil à l’hôtel...

— Vous avez un portable ?

— Dans mon sac, avec mon permis et tous mes papiers. Mon sac qui est resté dans mon bureau. C’est comme ça que j’ai su que vous vous étiez enfuie : dès que je suis entrée dans la pièce, j’ai senti votre odeur, ainsi que celle du sang frais. Je savais que vous étiez blessée. Alors, je suis allée faire un petit tour dehors pour vous chercher. Comme je ne vous trouvais pas, je suis rentrée. Encore une chance que j’aie gardé mes clés de voiture dans ma poche !

Dieu bénisse les changelings ! Je regrettais de ne pas avoir de téléphone, mais que pouvais-je y faire ? À propos de sac, où était passé le mien ? Il était sans doute resté dans le bunker de la Confrérie. Heureusement que j’avais laissé mes papiers dans mon petit sac noir ! Lorsque j’étais partie de l’hôtel, il m’avait semblé plus prudent de ne pas les emporter.

— Et si on s’arrêtait à une cabine téléphonique ou au premier poste de police ? ai-je suggéré.

— Si vous alertez les flics, qu’est-ce qu’ils vont faire ?

Luna avait pris ce ton encourageant qu’ont les profs quand ils essaient d’inculquer des bribes de savoir à un cancre de dix ans.

— Se rendre au temple.

— Et qu’est-ce qui se passera là-bas, à ce moment-là ?

— Euh... ils demanderont à Steve pourquoi il retenait une femme prisonnière.

— Et que va-t-il répondre ?

— Je n’en sais rien.

— Il répondra : « Nous ne la retenions pas prisonnière. C’est elle qui est venue de son plein gré. Elle a eu une dispute avec un de nos employés, lequel a été retrouvé mort. Vous savez ce qu’il vous reste à faire, monsieur l’inspecteur. »

— Oh ! Vous croyez ?

— Oui, je crois.

— Et Farrell ?

— Si la police s’annonce, vous pouvez être sûre que Steve va illico envoyer quelqu’un lui planter un pieu dans le cœur. Avant que les flics arrivent, il ne restera déjà plus aucune trace de Farrell. Steve en fera autant avec Godefroy, s’il refuse de les soutenir. Mais il se tiendra sans doute en dehors de tout ça. C’est qu’il a vraiment envie de mourir, ce satané Godefroy !

— Et qu’adviendra-t-il d’Hugo, alors ?

— Vous croyez qu’il va leur expliquer comment il s’est retrouvé enfermé au sous-sol ? Je ne sais pas ce que cette enflure racontera. Sans doute pas la vérité, en tout cas. Ça fait des mois, maintenant, qu’il mène une double vie. Et il n’est même pas fichu de savoir de quel bord il est. Il ne sait même plus comment il s’appelle, à force de jouer sur les deux tableaux.

— Bon, d’accord. Ce n’est pas une bonne idée d’alerter la police. Que pouvons-nous faire, alors ?

— Moi, je vous ramène auprès de vos petits copains. Je n’ai aucune envie de vous présenter les miens. Ils n’ont aucune envie de vous rencontrer, d’ailleurs. Ils ne veulent même pas qu’on soupçonne leur existence, vous comprenez ?

— Parfaitement.

Mais vous ne devez pas être tout à fait normale non plus, pour m’avoir démasquée au premier coup d’œil.

— Pas tout à fait, non.

— Eh bien, alors, vous êtes quoi ? Pas une vampire, ça, c’est certain. Pas l’une d’entre nous, non plus.

— Je suis télépathe. J’entre en contact avec l’esprit des gens.

— Vous entrez en contact avec les esprits ? Sans blague ? Hou hou !

Elle s’est esclaffée, en imitant les gamins qui jouent aux fantômes en battant des bras sous leur drap blanc.

— Pas «les esprits », l’esprit ! Les pensées des gens ! Et je ne suis pas plus anormale que vous, entre parenthèses !

Je m’étais un peu emballée. Mais bon, j’avais des excuses. Il y avait de quoi être à cran, après l’après-midi que je venais de passer.

— OK. Désolée.

C’est fou ce qu’elle avait l’air désolée !

— Bien, a-t-elle aussitôt enchaîné, voilà ce qu’on va faire...

Mais je ne devais jamais le savoir, car, à ce moment-là, une énorme voiture nous a percutées à l’arrière. Et hop là ! Le 4 x 4 s’est envolé.

 

Quand j’ai repris connaissance, j’étais suspendue à ma ceinture de sécurité, la tête en bas. Une main m’agrippait par le poignet pour me tirer à l’extérieur. Vernis rose, ongles parfaitement manucurés : j’ai reconnu Sarah. Je l’ai mordue jusqu’au sang (effet de mes mauvaises fréquentations ?).

Il y a eu un cri, et la main a disparu.

— La passagère est manifestement en vie, a dit la voix chantante de Sarah.

Il était clair qu’elle parlait à quelqu’un qui n’appartenait pas à la Confrérie. C’était l’occasion ou jamais.

— Ne l’écoutez pas ! ai-je crié. C’est elle qui nous est rentrée dedans. Ne la laissez pas m’approcher !

J’ai tourné la tête vers la place du conducteur. Luna était dans la même position que moi. Ses cheveux balayaient le toit. Elle se débattait avec sa ceinture pour s’extraire de la voiture.

Il y avait de l’agitation au-dehors, une discussion animée.

— Puisque je vous dis que c’est ma sœur ! insistait Polly. Elle a trop bu, voilà tout.

— Ce n’est pas vrai, je ne suis pas sa sœur ! me suis-je égosillée. Faites-moi souffler dans le ballon, vous verrez. Appelez la police ! Et une ambulance, s’il vous plaît, ai-je ajouté, à la réflexion.

Une voix masculine a coupé court aux protestations véhémentes de Sarah :

— Écoutez, madame, elle n’a pas l’air de vouloir vous voir. Et on dirait qu’elle a de bonnes raisons pour ça.

Un homme est apparu dans l’encadrement de la vitre. Il était à genoux et se tordait le cou pour examiner l’intérieur du véhicule accidenté.

— J’ai appelé les secours, m’a-t-il annoncé.

Il était échevelé, mal rasé, mais il n’aurait pas pu me paraître plus beau.

— Je vous en prie, restez avec moi en attendant qu’ils arrivent, ai-je supplié.

— Promis.

Puis son visage a disparu.

Il y avait d’autres voix, maintenant. Sarah et Polly s’énervaient. Elles avaient heurté notre voiture de plein fouet, et plusieurs témoins avaient assisté à la scène. Leurs protestations et leurs histoires de sœurs ne paraissaient pas avoir les faveurs du public. J’ai également compris qu’elles étaient accompagnées de deux membres masculins de la Confrérie.

— Puisque c’est comme ça, on s’en va ! s’est exclamée Polly.

— Certainement pas, a rétorqué mon défenseur attitré. Vous êtes obligées de faire un constat, de toute façon.

— Il a raison, a renchéri une autre voix masculine beaucoup plus jeune. Vous voulez vous tirer pour ne pas avoir à payer la réparation de leur voiture. C’est tout ce que vous cherchez à faire. Et si elles sont blessées, qui va payer l’hôpital ?

Luna avait réussi à se dégager. Elle est tombée sur le toit et, avec une souplesse que je lui ai enviée, elle s’est contorsionnée pour passer la tête par ma vitre ouverte. Puis, prenant appui du pied sur ce qu’elle trouvait, elle a commencé à pousser pour se faufiler par la fenêtre. L’appui qu’elle avait pris était mon épaule, mais je n’ai pas bronché. Il fallait qu’une de nous deux aille mettre un peu d’ordre dans tout ça.

Sa sortie a été saluée par un concert d’exclamations. Je l’ai entendue demander d’un ton tranchant :

— Laquelle de vous deux conduisait ?

Plusieurs réponses contradictoires se sont élevées, mais tous semblaient d’accord pour affirmer que Sarah, Polly et leurs deux compagnons étaient en tort et que Luna était bel et bien la victime. Il y avait tellement de monde sur les lieux de l’accident que lorsqu’une autre voiture de la Confrérie est arrivée, aucun de ceux qui avaient probablement été envoyés pour nous neutraliser n’a pu approcher. J’ai béni tous les badauds et curieux du Texas – je me sentais d’humeur magnanime. Les événements me portaient à la piété. Après tout, je l’avais quand même échappé belle, et Dieu devait bien y être pour quelque chose.

L’ambulancier qui a fini par me désincarcérer «était le mec le plus canon que j’aie jamais vu. Il s’appelait Salazar, d’après le badge accroché à sa blouse blanche.

— Salazar ? ai-je murmuré.

— Oui, c’est moi, m’a-t-il répondu, pendant qu’il soulevait ma paupière pour m’examiner. Vous avez été salement secouée, mademoiselle.

Je m’apprêtais à lui expliquer que j’avais déjà une bonne partie de ces blessures avant l’accident, mais Luna m’a devancée.

— Mon agenda l’a frappée au visage. Je l’avais posé sur le tableau de bord. Il a été projeté sous la violence du choc.

— Il serait plus prudent de ne rien poser sur votre tableau de bord, à l’avenir, madame, a dit un autre type avec un accent texan à couper au couteau.

— Compris, monsieur l’agent.

« Monsieur l’agent » ? J’ai voulu tourner la tête, mais je me suis fait réprimander par Salazar.

— Restez tranquille, le temps que je finisse de vous examiner, m’a-t-il ordonné avec autorité.

— Pardon. La police est là ?

Puisque je n’avais pas le droit de regarder, il n’avait qu’à me renseigner.

— Oui. Maintenant, dites-moi où vous avez mal.

Et il a tout de suite embrayé sur une longue liste de questions qui passaient en revue toutes les parties de mon anatomie, ou presque. La réponse la plus fréquente étant « oui », j’en ai déduit que j’avais mal partout.

— Je pense que vous n’avez rien de cassé, mais il vaut mieux qu’on vous emmène toutes les deux à l’hôpital pour vous faire passer des radios.

Salazar n’avait pas l’air inquiet. À en croire son apparente décontraction, ce n’était qu’une simple précaution.

— Oh, non ! me suis-je immédiatement exclamée. On n’a pas besoin d’aller à l’hôpital, n’est-ce pas, Luna ?

— Mais si mais si, a traîtreusement répondu mon chauffeur. Il faut que tu passes une radio, mon chou. Ta joue est dans un sale état, tu sais.

— Ah, bon ?

J’étais un peu déstabilisée par la tournure que prenaient les événements.

— Eh bien, si tu crois que c’est nécessaire...

— J’en suis sûre.

Luna s’est dirigée sans attendre vers l’ambulance. On m’a installée sur un brancard et on a vidé les lieux toute sirène hurlante. Mais avant que Salazar ferme la porte arrière, j’ai eu le temps d’apercevoir Sarah et Polly en grande conversation avec un policier. Elles n’avaient pas l’air très à l’aise. Ça m’a un peu requinquée.

L’hôpital ressemblait à n’importe quel hôpital, et Luna me collait aux basques comme si elle avait peur que je m’enfuie. Quand l’infirmière est entrée avec ses formulaires dans le box qu’on nous avait attribué, Luna ne l’a même pas laissée ouvrir la bouche.

— Dites au Dr Josephus que Luna Garza et sa sœur sont ici, lui a-t-elle ordonné.

L’infirmière, une jeune Noire qui n’avait pas l’air commode, l’a regardée de travers, mais a hoché la tête en silence avant de faire demi-tour.

— Bien joué ! me suis-je écriée, sincèrement impressionnée par l’autorité de Luna.

Il valait mieux pour nous qu’elle n’ait pas le temps de remplir ses fiches d’admission, m’a expliqué Luna. C’est moi qui ai demandé qu’on nous conduise à cet hôpital. Nous avons un contact dans tous les hôpitaux de la ville, mais je connais celui-ci personnellement.

— » Nous » ?

— Les hybrides.

— Oh !

Autrement dit, les changelings. J’imaginais déjà la tête de Sam quand je lui apprendrais ça.

— Bonjour, je suis le Dr Josephus.

J’ai levé les yeux. Un homme aux tempes argentées venait d’écarter les rideaux qui nous isolaient des autres lits. Il perdait ses cheveux et portait des lunettes perchées sur son nez aquilin. De fines montures métalliques encerclaient ses yeux bleus au regard pénétrant.

— Bonjour, docteur, a dit Luna. Voici mon amie... euh... Marguerite.

J’ai été obligée de me tourner vers elle pour être bien sûre que c’était la même personne qui parlait, tant son ton avait changé.

— Nous avons eu des petits soucis dans l’exercice de nos fonctions.

Le docteur m’a jeté un coup d’œil méfiant.

— Elle est digne de confiance, a assuré Luna d’un ton si solennel que j’ai dû me mordre l’intérieur de la joue pour étouffer un éclat de rire malvenu.

— Il faut vous faire passer des radios, a déclaré le Dr Josephus après avoir longuement examiné ma joue et mon genou.

J’avais d’autres blessures, mais c’étaient surtout des contusions et des égratignures.

— Bon. Alors, ne perdons pas de temps. Nous devons partir d’ici au plus vite et en toute sécurité.

— J’étais impressionnée. Le ton de Luna interdisait toute discussion.

— J’imagine que ce brave Dr Josephus faisait partie du comité de direction ou, du moins, qu’il était le chef du service. Un appareil de radiologie mobile a aussitôt été poussé dans le box, les clichés ont été pris et, quelques minutes plus tard, le Dr Josephus m’annonçait que j’avais une fracture de la pommette de l’épaisseur d’un cheveu qui « se résorberait toute seule ». Il m’a donné une ordonnance pour des analgésiques, une tonne de conseils désintéressés et deux poches de glace : une pour ma joue et une pour mon entorse au genou, selon son diagnostic.

— Moins d’un quart d’heure après son apparition, j’étais en route vers la sortie. Luna me poussait dans un fauteuil roulant, et le Dr Josephus nous précédait dans un couloir réservé au personnel. En chemin, on a rencontré des employés qui venaient en sens inverse. À la vue du médecin, ils ont tout de suite pris cet air humble et servile des travailleurs de base devant le grand patron. J’avais peine à croire que le Dr Josephus avait déjà mis les pieds dans ce couloir avant. Mais il semblait savoir où il allait, et les gens qu’on croisait n’avaient pas l’air surpris de le voir. Au bout du tunnel, il a poussé une lourde porte métallique à double battant.

Luna lui a adressé un signe de tête digne d’une reine saluant ses sujets, l’a aimablement remercié, et nous sommes sorties dans la pénombre. Une grosse voiture était garée devant le bâtiment, un modèle ancien rouge foncé ou brun. J’ai jeté un coup d’œil alentour. On se trouvait dans une allée sombre et déserte. De grosses poubelles, du style containers industriels, étaient alignées contre le mur. J’ai vu un chat sauter sur quelque chose (je préfère ne pas savoir quoi) entre deux d’entre elles. Pas très rassurant, comme endroit.

Je commençais à en avoir marre de cette peur qui me nouait l’estomac.

Luna s’est dirigée vers la voiture, a ouvert la portière arrière et dit quelque chose que je n’ai pas compris aux personnes qui attendaient à l’intérieur. La réponse qu’elle a obtenue ne lui a visiblement pas plu. Elle a craché un juron ou une insulte incompréhensible. La conversation a dégénéré en un échange musclé dans une langue que je ne connaissais pas.

Finalement, elle s’est tournée vers moi.

— Ils exigent que vous ayez les yeux bandés, m’a-t-elle annoncé.

Elle s’attendait visiblement à une réaction scandalisée de ma part. Je lui ai répondu d’un geste négligent de la main, pour lui montrer à quel point je m’en fichais.

— Vous acceptez ? s’est-elle étonnée.

— Oui, oui. Je comprends parfaitement, Luna. Tout le monde a ses petits secrets.

— Bon.

Elle est retournée à la voiture, puis est revenue avec un foulard qu’elle m’a noué derrière la tête, comme si on allait jouer à colin-maillard.

— Écoutez-moi bien, m’a-t-elle alors chuchoté à l’oreille. Ces deux-là ne sont pas des rigolos. Alors, soyez prudente.

Comme si je n’avais pas déjà assez peur !

Elle a poussé mon fauteuil jusqu’au niveau de la banquette arrière et m’a aidée à m’asseoir. J’imagine qu’elle est ensuite allée rapporter le fauteuil. Une minute plus tard, elle était de retour.

Il y avait deux personnes à l’avant. J’ai tenté une petite incursion discrète dans leur esprit. Il s’agissait de deux changelings (de deux créatures qui avaient la même signature mentale que Sam el Luna, en tout cas). Mon patron, Sam, se transforme généralement en colley. Je me suis demandé quelle apparence prenait Luna. Ces deux-là, cependant, avaient quelque chose de différent. Il émanait d’eux une sorte de pulsation, une impression de force, de puissance surhumaine. Du peu que j’en avais vu, leur profil ne m’avait pas semblé tout à fait humain non plus.

Nous sommes sortis de l’allée, et la voiture s’est fondue dans la circulation urbaine. Personne ne parlait.

— Le Silence Éternel, c’est bien ça ? m’a demandé la conductrice au bout d’un moment.

Elle avait une drôle de voix grave, plus proche du grondement que d’une basse humaine. Et, brusquement, je me suis souvenue que c’était la pleine lune. Ça expliquait peut-être pourquoi Luna avait tant insisté pour que les choses aillent vite, à l’hôpital : elle devait sentir l’emprise de la lune s’accentuer.

— Oui, merci.

— Ah ! Un casse-croûte qui parle ! a commenté le passager dans un grondement encore plus prononcé.

D’accord, c’était plutôt humiliant pour moi et ça méritait une repartie bien sentie. Mais que vouliez-vous que je fasse ? Vous savez gérer des changelings en pleine mutation, vous ? Eh bien, moi non plus.

— Fermez-la, vous deux ! a maugréé Luna. C’est ma protégée.

— Luna s’accroche à son petit chien-chien, a fait le passager d’un ton persifleur.

Je commençais vraiment à le prendre en grippe, celui-là.

— Comme casse-croûte, je dirais que c’est un hamburger plutôt saignant, à l’odeur, a renchéri la conductrice. Elle a dû se faire deux ou trois petites égratignures, hein, Luna ?

— Belle image que vous lui donnez, là ! s’est exclamée l’intéressée. Après ça, ne vous étonnez pas qu’on nous prenne plus pour des bêtes que pour des êtres civilisés ! Contrôlez-vous donc un peu ! Elle a déjà passé une sale soirée, ce n’est pas la peine d’en rajouter.

Et la nuit ne faisait que commencer ! J’ai déplacé la poche de glace que je maintenais sur mon visage. Le froid commençait à m’engourdir la joue.

— Pourquoi a-t-il fallu que Josephus nous envoie deux maudits loups-garous ? a marmonné Luna à mon oreille.

J’étais sûre qu’ils avaient entendu. Sam entendait tout, et il était bien moins puissant qu’un loup-garou. Enfin, d’après ce que je savais. Pour ne rien vous cacher, jusqu’à cet instant, je n’étais pas certaine que les loups-garous existaient vraiment.

J’ai répondu d’une voix très audible, en choisissant mes mots avec soin :

— Il a dû penser qu’on serait mieux défendues, si on se faisait encore attaquer.

J’ai senti qu’ils dressaient l’oreille, à l’avant – peut-être même littéralement.

— On s’en sortait très bien toutes seules ! a protesté Luna d’un ton indigné.

Elle s’agitait sur la banquette à côté de moi comme si elle avait bu une bonne vingtaine de cafés serrés.

— Luna, on s’est fait rentrer dedans ; votre voiture s’est retrouvée les quatre roues en l’air, et nous aux urgences. C’est ce que vous appelez s’en sortir très bien ?

Je n’avais pas plus tôt fermé la bouche que je m’en voulais déjà de l’avoir ouverte. J’ai essayé de faire amende honorable.

— Pardon, Luna. Sans vous, ils m’auraient tuée. Vous m’avez sauvé la vie. Ce n’est pas votre faute si ces deux dingues ont voulu jouer aux autos tamponneuses.

— Il y a eu de la bagarre, ce soir ? s’est exclamé le passager, sur le ton d’un supporter qui vient d’apprendre qu’il a raté le match de son équipe favorite à la télé.

Je ne savais pas si tous les loups-garous étaient aussi belliqueux que celui-ci ou si c’était la pleine lune qui l’énervait, mais j’étais sûre que, s’il y avait « de la bagarre » quelque part, il ne devait pas être le dernier à s’en mêler.

— Oui, avec ces tarés de la Confrérie, lui a répondu Luna d’une voix où perçait une note de fierté. Ils avaient coffré cette fille. Ils l’avaient bouclée dans un abri antiatomique !

— Sans blague ? a fait la conductrice.

— Sans blague, ai-je répliqué sèchement. J’ai eu de la chance de croiser Luna sur ma route. Je l’ai repérée tout de suite : je travaille pour un changeling, dans la ville où je vis.

— Sans blague ? Qu’est-ce qu’il fait ?

La conductrice se répétait un peu, mais semblait réellement intéressée, cette fois. La pulsation qui émanait d’elle s’était amplifiée.

— Il tient un bar.

— Ah, ouais ? Loin d’ici ?

— Trop loin à mon goût, ai-je soupiré.

— Et cette petite chauve-souris de Luna a vraiment volé à ton secours, cette nuit ?

— Absolument. Je lui dois la vie.

J’étais sincère. Mais elle avait bien dit « chauve-souris » ? Luna se changeait en chauve-souris ? Ma parole ! J’étais abonnée aux oiseaux de nuit !

— Chapeau, Luna !

Il y avait une incontestable pointe de respect dans le grondement de plus en plus inquiétant de la conductrice.

Luna était manifestement flattée, à juste titre, et m’a remerciée d’une pression de la main. L’atmosphère m’a paru nettement moins pesante, tout à coup.

— Le Silence Éternel, nous a finalement annoncé notre chauffeur.

J’ai poussé un soupir de soulagement.

— Il y a un vampire qui fait les cent pas devant.

J’en ai presque arraché mon bandeau.

— À quoi ressemble-t-il ?

— Très grand, carré, belle crinière blonde. Ami ou ennemi ?

— Ami.

— Mmm... est-ce qu’il sort avec quelqu’un, en ce moment ?

— Je n’en sais rien. Vous voulez que je lui demande ?

J’ai cru que Luna allait vomir et, aux bruits qu’il faisait, il était clair que le passager à l’avant n’en pensait pas moins.

— Sortir avec un macchabée ! s’est offusquée Luna. Il faut vraiment être en manque !

— Oh ! Certains ne sont pas si mal, a répliqué la louve en puissance. Je me gare devant l’entrée, l’espèce protégée ?

— Ça doit être vous, l’espèce protégée, m’a chuchoté Luna.

J’ai acquiescé. Après tout, étant donné les circonstances, ça m’allait plutôt bien.

La voiture s’est arrêtée, et Luna s’est penchée sur moi pour ouvrir la portière côté trottoir. Comme je sortais à tâtons, poussée par ses mains délicates, j’ai entendu une exclamation à quelques pas de moi. Vive comme l’éclair, Luna a claqué la portière, et la voiture a redémarré dans un crissement de pneus.

— Sookie ?

— Eric ?

Je me débattais avec mon bandeau. Éric l’a dénoué d’un seul geste, et j’ai pu constater que j’avais fait l’acquisition d’un beau foulard en soie. L’entrée de l’hôtel était illuminée et, dans la lumière crue, Éric semblait encore plus livide qu’à l’accoutumée.

Comme je commençais à chanceler, il m’a attrapée par le bras et m’a examinée de haut en bas avec un visage impassible (les vampires sont très doués pour ça).

— Que t’est-il arrivé ? m’a-t-il calmement demandé.

— J’ai été... Eh bien, c’est un peu long à expliquer. Où est Bill ?

— Il s’est d’abord rendu au centre de la Confrérie du Soleil pour te chercher. Mais il a appris, par l’un des nôtres qui a infiltré la police, que tu avais eu un accident de voiture et que tu étais à l’hôpital. Une fois là-bas, il a découvert que tu étais partie sans être passée par la procédure réglementaire. Personne n’a voulu lui en dire plus, et comme il ne pouvait pas employer les méthodes d’intimidation habituelles...

Il avait l’air extrêmement amer en disant ça. Vivre parmi les humains, en obéissant à leurs lois, était une constante source d’irritation pour Éric, quoiqu’il soit le premier à en tirer de sonnants et trébuchants bénéfices.

— Par conséquent, il a perdu ta trace, a-t-il poursuivi. Et le chasseur de l’hôtel n’avait pas eu d’autre contact... psychique avec toi.

— Pauvre Barry ! Il a dû se demander ce qui lui arrivait.

— Il s’en est vite remis. Les quelques centaines de dollars qu’il a reçus pour ses services y ont largement contribué, m’a-t-il assuré avec hauteur. Maintenant, il ne manque plus que Bill. Quelle empoisonneuse tu fais, Sookie !

Il a sorti son portable et a tapoté un numéro. Après ce qui m’a semblé des heures, on a décroché.

— Bill ? Elle est avec moi. Des changelings l’ont ramenée à l’hôtel...

Il a écouté en silence.

— Un peu esquintée, mais entière...

Nouveau silence.

— As-tu ta clé, Sookie ?

J’ai palpé la poche de ma jupe dans laquelle j’avais glissé le rectangle en plastique. Il était toujours là. Incroyable ! La première bonne nouvelle de la journée !

— Oui, je l’ai... Oh, mais attends ! me suis-je soudain écriée. Et Farrell ?

Éric a agité la main pour me faire patienter.

— Ne t’inquiète pas. Je joue les infirmières à la perfection, poursuivait-il à l’adresse de Bill.

Il s’est brusquement raidi.

— Bill ! a-t-il protesté d’un ton extrêmement menaçant. OK, OK. À tout de suite, alors.

Il s’est tourné vers moi.

— Une escouade de vampires a attaqué le centre. Farrell a été libéré, m’a-t-il expliqué.

 

— Est-ce que... il y a beaucoup de victimes ?

— Non. La plupart des humains présents ont pris la fuite.

J’ai poussé un soupir de soulagement, tandis qu’il me prenait le bras pour m’accompagner jusqu’à l’ascenseur. Il réglait son pas sur le mien. Dieu sait pourtant que je ne marchais pas vite ! Ce devait être une vraie torture pour un type qui se déplaçait pratiquement à la vitesse de la lumière.

— Puis-je te porter ? m’a-t-il subitement demandé.

Qu’est-ce que je vous disais ?

— Oh ! Merci, mais je crois que ça ira. J’ai bien réussi à marcher jusque-là.

Si la proposition était venue de Bill, je n’aurais pas hésité une seconde.

J’ai aperçu Barry à la réception. Il m’a fait un petit signe. Je suis sûre qu’il se serait précipité pour m’aider si je n’avais pas été avec Éric. Je lui ai lancé un regard qui se voulait éloquent, du style : « On se parle plus tard », puis l’ascenseur est arrivé. Éric a appuyé sur le bouton du troisième étage et s’est adossé au miroir en face de moi. En le regardant, je me suis vue dans la glace.

— Oh, non ! me suis-je écriée, horrifiée par mon propre reflet. Oh, non !

Mes cheveux ayant été aplatis par la perruque, je les avais coiffés tant bien que mal avec mes doigts. Le résultat était désastreux. J’ai voulu réparer les dégâts, mais mes mains tremblaient et j’avais les larmes aux yeux. Et encore, ce n’était rien à côté du reste ! J’étais couverte de bleus et plaies diverses sur tout le corps. Du moins sur toutes les parties découvertes. Je n’osais même pas imaginer ce que ce devait être sous mes vêtements. J’avais la moitié du visage violet (tirant sur le noir) et une profonde entaille à la pommette. Mon chemisier avait perdu la moitié de ses boutons, ma jupe était sale et déchirée, et j’avais une sorte de crête de dinosaure ensanglantée tout le long du bras droit.

J’ai éclaté en sanglots. Me voir comme ça m’avait achevée.

Je dois reconnaître qu’Éric n’a pas ri, quoiqu’il ait eu les meilleures raisons du monde pour le l’aire. Il m’a même gentiment consolée.

— Allons, Sookie ! Un bon bain, des vêtements propres, et il n’y paraîtra plus.

Il n’aurait pas parlé autrement s’il s’était adressé à une gamine de cinq ans. À vrai dire, je ne me sentais pas beaucoup plus vieille, sur le moment.

— Le loup-garou qui conduisait t’a trouvé à son goût, ai-je lâché (allez savoir pourquoi), avant de me remettre à pleurer.

L’ascenseur s’est arrêté. Les portes se sont ouvertes.

— Un loup-garou ? Il t’en est arrivé, des aventures, ce soir !

Il m’a soulevée comme un paquet de linge sale et m’a blottie contre lui. Mes larmes ont trempé son costume croisé à mille dollars et sa chemise immaculée.

— Oh ! Je suis désolée, ai-je hoqueté entre deux sanglots.

— Ne pleure pas, je t’en prie, m’a-t-il suppliée. Cesse de pleurer, et je ne penserai plus à mon costume taché. Je m’en achèterai même un autre, si tu veux.

La situation ne s’y prêtait pas vraiment, mais j’ai trouvé plutôt marrant qu’Éric, le redouté leader des vampires de Louisiane, ait une sainte horreur des femmes en pleurs. J’ai pouffé au milieu de mes larmes.

— Il y a quelque chose de drôle ?

J’ai secoué la tête.

Il s’est arrêté devant la porte de ma chambre, el j’ai glissé ma clé dans le détecteur.

— Je vais te faire couler un bain et t’aider à entrer dans la baignoire, m’a proposé Éric en franchissant le seuil avec son fardeau larmoyant.

— Oh, non, non ! Ça ira.

Je rêvais d’un bain. Mais il était hors de question de m’accorder ce plaisir avec Éric dans les parages.

— Je parie que tu es délicieuse dans le plus simple appareil.

J’ai préféré tourner ça à la plaisanterie. C’était plus sûr.

— Tu le sais déjà. Je suis aussi délicieuse qu’un éclair au chocolat, pour vous autres vampires, ai-je soupiré en m’installant le moins inconfortablement possible sur une chaise. Mais pour l’instant, je me fais plutôt l’effet d’un vieux boudin tout racorni.

Éric a poussé une deuxième chaise vers moi, puis m’a soulevé la jambe pour surélever mon genou, qui avait quadruplé de volume. Il a ensuite appelé la réception pour se faire monter une trousse de premiers secours. Dix minutes plus tard, sa commande était livrée.

Éric a déplacé la petite commode calée contre le mur à droite de ma chaise et a posé mon bras dessus. Il a ensuite allumé l’applique qui nous surplombait. Après avoir nettoyé mes blessures avec un gant mouillé, il a entrepris de s’occuper des épines de ma crête de dinosaure : de petits bouts de verre provenant de la vitre du 4X4 de Luna.

— Si tu étais une fille ordinaire, je t’hypnotiserais et tu ne sentirais absolument rien, s’est-il désolé en approchant la pince à épiler de mon bras. Courage !

 

Ça faisait un mal de chien. Les larmes se sont remises à ruisseler sur mon visage, mais j’ai fait de mon mieux pour pleurer en silence, paupières et lèvres serrées.

Soudain, j’ai entendu quelqu’un entrer et j’ai ouvert les yeux. En me voyant, Bill a fait la grimace. Il s’est approché pour regarder Éric opérer et, apparemment satisfait, lui a adressé un signe de tête approbateur.

— Comment t’es-tu fait ça ? m’a-t-il demandé en effleurant mon visage d’un doigt hésitant.

Il a tiré à lui une troisième chaise et s’est assis en face de moi, à côté d’Éric qui continuait imperturbablement son travail chirurgical.

Alors, je leur ai tout raconté. J’étais si fatiguée que, par moments, je butais sur les mots. Quand j’en suis arrivée à la partie qui concernait Gabby, je n’ai pas eu la présence d’esprit d’édulcorer mon récit. J’aurais dû censurer certains passages. Mais je ne m’en suis aperçue que lorsque j’ai vu Bill serrer les dents. Il faisait manifestement un énorme effort pour conserver son sang-froid. Il a juste délicatement soulevé mon chemisier pour évaluer les dégâts : les marques de coups sur mes seins et mon soutien-gorge déchiré. Il fallait vraiment qu’il soit perturbé pour faire ça devant Éric (qui s’est rincé l’œil, évidemment).

— Et qu’est devenu ce Gabby ? s’est-il enquis d’une voix dangereusement calme.

— Eh bien... il est mort. C’est Godefroy qui l’a tué.

— Tu as vu Godefroy ? s’est étonné Éric en se penchant vers moi.

Il n’avait pas dit un mot depuis l’arrivée de Bill. Il avait fini d’extraire les bouts de verre et avait achevé ses soins en me tartinant le bras de pommade antibiotique.

J’ai acquiescé, avant de me tourner de nouveau vers mon cher et tendre.

— Tu avais raison, Bill. C’est bien lui qui était responsable de l’enlèvement de Farrell. Mais c’est aussi lui qui a empêché Gabby de me violer. Enfin, je l’avais déjà bien amoché, ce salaud.

— Arrête de te vanter, a raillé Bill avec un petit sourire en coin. Donc, ce fumier est mort...

Ça n’avait pourtant pas l’air de le satisfaire.

— Godefroy a été vraiment formidable avec moi. Sans son intervention, jamais je n’aurais pu échapper à Gabby. C’est aussi grâce à lui que j’ai réussi à m’enfuir. Je lui en suis d’autant plus reconnaissante qu’il n’avait qu’une seule idée en tête : « s’offrir au soleil », comme il disait. Je me demande où il peut bien être, à présent.

— Il s’est enfui pendant l’attaque du centre. Personne n’a pu le rattraper.

— Ah, oui ! L’attaque du centre. Qu’est-ce qui s’est passé, alors ?

— Je te ferai un rapport détaillé pendant que tu prendras ton bain. Mais, d’abord, on va dire bonne nuit à Éric.

— Bonne nuit, donc, Éric, ai-je dit, docile. Merci d’avoir joué les infirmières pour moi.

— Je pense que tu sais l’essentiel, Éric, a conclu Bill en saluant son chef de zone d’un hochement de tête protocolaire. Si j’en apprends davantage, je passerai dans ta chambre plus tard.

— Parfait, a approuvé Éric en me regardant entre ses paupières mi-closes.

Je lui trouvais la prunelle luisante. C’était plutôt gênant, voire inquiétant. Il m’avait léché le bras à plusieurs reprises pendant qu’il me soignait, et je me suis demandé si ça ne l’avait pas un peu enivré. Il avait l’air grisé, presque drogué.

— Repose-toi bien, Sookie, m’a-t-il murmuré.

— Oh ! me suis-je écriée tout à coup. Vous savez, on doit aussi une fière chandelle aux changelings.

Les deux vampires m’ont dévisagée en silence.

— Enfin, peut-être pas vous, mais moi, oui, ai-je insisté.

— Ne t’inquiète pas, m’a dit Éric. Ils ne tarderont pas à se manifester. Les changelings ne sont pas du genre à rendre service pour la beauté du geste, tu sais. Bonne nuit, Sookie. Je suis vraiment heureux que tu sois toujours en vie.

Et il m’a décoché un de ses sourires étincelants à la Tom Cruise.

— Eh bien... euh... merci, Éric, c’est gentil.

Mais mes yeux se fermaient déjà tout seuls.

— Bonne nuit, ai-je ajouté en réprimant un bâillement.

Quand la porte s’est refermée sur Éric, Bill m’a soulevée dans ses bras. Par rapport à la mienne, la salle de bains était gigantesque, et la baignoire à l’avenant. Bill l’a remplie d’eau chaude et a commencé à me déshabiller avec mille précautions. Tandis qu’il examinait mes blessures, sa bouche s’est crispée, et ses lèvres ont pâli.

— C’est la chute dans l’escalier, lui ai-je expliqué. Et puis, il y a eu l’accident de voiture.

— Si ce fumier de Gabby n’était pas mort, je serais déjà en train de le tailler en pièces, a-t-il grommelé. Et je prendrais mon temps, en plus. Je le tuerais à petit feu.

Il m’a délicatement déposée dans la baignoire. Dans ses bras, j’avais l’impression de ne pas peser plus lourd qu’une plume.

— Tu as vu mes cheveux ? ai-je dit avec un soupir consterné.

— Oui. Mais peut-être qu’on ferait mieux d’attendre demain pour s’en occuper. Il faut que tu dormes.

Après s’être assuré qu’Éric avait effectivement ôté tous les bouts de verre, il a posé mon bras droit sur le rebord de la baignoire pour ne pas le mouiller, puis il m’a soigneusement lavée. Avec tout le sang séché et la poussière, l’eau a rapidement viré au rouge sale. Bill a vidé la baignoire, me laissant frissonnante et perdue au milieu de l’immense vasque noire, avant de la remplir de nouveau. Après le second bain, je me sentais déjà un peu mieux. Comme je me lamentais toujours sur ma coiffure, Bill a fini par céder. Il m’a lavé les cheveux, puis les a soigneusement démêlés avec un après-shampooing. Il n’y a rien de plus merveilleux que de se sentir fraîche de la tête aux pieds, après avoir dû supporter des heures sa propre crasse ; de se glisser dans un lit douillet, entre des draps doux et subtilement parfumés, pour enfin s’endormir en toute sécurité.

— Raconte-moi ce qui s’est passé à la Confrérie, maintenant, ai-je murmuré à l’oreille de Bill, tandis qu’il me déposait délicatement sur le lit. Tiens-moi compagnie.

Il m’a bordée, puis il est venu se glisser à côté de moi sous les draps. Il a passé son bras sous ma nuque et s’est rapproché, sans toutefois oser me toucher. J’ai vite parcouru les derniers centimètres qui nous séparaient et j’ai posé ma joue contre sa poitrine, tout en la caressant rêveusement.

Bill a alors commencé son récit :

— Sur place, c’était la panique. Apparemment, quelqu’un avait déjà donné un coup de pied dans la fourmilière. Le parking grouillait de gens et de voitures qui s’agitaient en tous sens. Et il semblait en arriver toujours davantage. Sans doute pour le... lu... pour passer la nuit au centre.

— Pour la veillée, ai-je précisé en me tournant prudemment sur le côté pour me blottir contre lui.

— C’était la débandade. Tout le monde fichait le camp. Le gourou de la Confrérie, un certain Newlin, a essayé de nous interdire l’entrée du temple. Il nous a menacés, nous affirmant qu’on allait être transformés en torches vivantes dès qu’on franchirait le seuil parce qu’on était des damnés et que Dieu nous foudroierait, a dit Bill en ricanant. Stan l’a attrapé et l’a envoyé valser. On est entrés dans le temple, avec une poignée de derniers irréductibles de la Confrérie à nos basques. Évidemment, il ne s’est rien passé, ce qui a semblé en déstabiliser plus d’un.

— J’imagine, ai-je murmuré contre sa poitrine.

— Barry nous avait dit que, lorsque tu avais pris contact avec lui, il avait eu une impression de profondeur, comme si quelque chose était caché sous terre. Étant donné qu’il avait aussi eu une vision d’escalier, on a exploré le bâtiment à la recherche d’une volée de marches conduisant au sous-sol. On était six en tout : Stan, Vélasquez, Isabeau, deux vampires que tu ne connais pas et moi. Ça ne nous a pris que quelques minutes pour trouver l’escalier en question.

— Et pour la porte ? Comment avez-vous fait ?

Je me souvenais parfaitement des verrous et du code que Godefroy avait tapé sur le clavier numérique.

— On l’a arrachée.

— Ah, oui ! Évidemment.

C’était le moyen le plus rapide, bien sûr.

— Je croyais que tu étais toujours là, a repris Bill. Quand j’ai débarqué dans la pièce vide et que j’ai vu ce type mort par terre, la braguette ouverte...

Il s’est tu un long moment.

— J’étais certain que tu t’étais trouvée dans cette... cette cellule. Ton odeur était encore perceptible. Et puis, j’ai remarqué une tache de sang, sur l’humain. C’était ton sang. Et il y en avait d’autres alentour. J’étais mort d’inquiétude.

Je l’ai remercié d’un petit câlin (un tout petit câlin, parce que je n’étais vraiment plus « opérationnelle » et que c’était tout ce que je pouvais lui offrir comme lot de consolation).

— Sookie, est-ce que tu es bien sûre de n’avoir rien d’autre à me dire ? m’a-t-il soudain demandé d’un ton sinistre.

J’étais trop somnolente pour voir où il voulait en venir.

— Sûre et certaine, ai-je répondu en réprimant un énième bâillement. Je crois que je n’ai rien oublié. Rien d’important, en tout cas.

— Je pensais que tu n’avais peut-être pas voulu en parler devant Éric.

Ça a enfin fait tilt dans ma tête. J’ai déposé un baiser sur sa poitrine, à l’endroit où aurait dû battre son cœur.

— Godefroy est vraiment arrivé à temps, lui ai-je assuré dans un murmure.

Il y a de nouveau eu un long silence. J’ai levé les yeux. Le visage de Bill s’était métamorphosé en masque de pierre, chaque trait figé sous l’effet de la tension. Ses longs cils noirs ressortaient sur la pâleur de sa peau glabre, et ses yeux ressemblaient à des puits sans fond.

— Raconte-moi la suite, ai-je dit.

Après, on a continué à explorer l’abri antiatomique. On a découvert une grande pièce avec des vivres et des armes où il était évident qu’un vampire avait séjourné. Plus loin, il y avait une autre cellule, dans laquelle on a trouvé Farrell et Hugo.

— Hugo était encore vivant ?

— À peine.

Bill m’a embrassé le front.

— Heureusement pour lui que Farrell préfère les petits jeunes ! a-t-il marmonné en sourdine.

— C’est peut-être parce qu’il est gay que Godefroy l’a choisi, quand on lui a mis dans le crâne qu’il devait faire un exemple avec un autre «pécheur ».

— C’est l’avis de Farrell. En tout cas, quand Hugo est arrivé dans sa cellule, Farrell avait été privé de sexe et de sang depuis très longtemps : il avait faim, dans tous les sens du terme. Sans les menottes d’argent qui le retenaient au mur, Hugo aurait sans doute passé un sale quart d’heure. Même avec les menottes, Farrell a réussi à le saigner.

— Tu sais que c’était Hugo, le traître ?

— Farrell me l’a dit. Il a entendu votre conversation.

— Mais comment... Ah, oui, bien sûr ! La fameuse acuité auditive des vampires. J’aurais dû y penser.

— Farrell aurait bien voulu savoir ce que tu as fait à Gabby pour qu’il hurle comme ça.

— Je lui ai frappé les oreilles en criant.

Une esquisse de sourire a couru sur les lèvres de mon vampire.

— S’il avait pu, Farrell aurait applaudi. D’après lui, ce type était un pur sadique. Il prenait un malin plaisir à humilier Farrell dès qu’il en avait l’occasion.

— Et encore, Farrell a eu de la chance de ne pas être une femme ! Où est Hugo, maintenant ?

— En lieu sûr.

— Sûr pour qui ?

— Pour les vampires. Il est à l’abri des médias, en tout cas. Imagine ce qu’un journaliste pourrait faire des mésaventures d’Hugo et le retentissement que ça aurait.

— Qu’allez-vous faire de lui ?

— C’est à Stan de décider.

— Tu te rappelles le marché que j’ai passé avec ta communauté ? Si des humains sont impliqués dans un crime contre les vampires et que c’est par mon intermédiaire qu’on prouve leur culpabilité, on doit leur laisser la vie sauve.

Bill ne voulait manifestement pas se lancer dans ce genre de débat avec moi. J’ai vu son visage se fermer.

— Il faut que tu dormes, maintenant, Sookie. On en reparlera demain.

— Mais d’ici là, il sera peut-être tué.

— En quoi ça te regarde ?

— Ça me regarde parce que c’est une des conditions que j’ai posées pour accepter de travailler au service des tiens. Je sais qu’Hugo est un pauvre type et je le hais autant que Stan. Mais il me fait pitié. Je n’aurai plus jamais la conscience tranquille si je me retrouve impliquée dans son assassinat.

— Sookie, il sera encore en vie quand tu te réveilleras. On en reparlera demain.

Je sentais le sommeil me gagner. J’avais du mal à croire qu’il n’était que 2 heures du matin.

— Merci d’être... venu à mon secours, ai-je marmonné, déjà à moitié endormie.

Mais, après un bref silence, Bill a repris son récit :

— D’abord, tu n’étais pas à la Confrérie. Il n’y avait que des traces de sang et ce violeur mort. Puis j’ai appris que tu avais disparu de l’hôpital...

— Mmm ?

— J’étais très inquiet, Sookie. Personne ne savait où tu étais. En plus, alors que j’étais en train de parler avec l’infirmière qui s’est occupée de ton admission, ton nom s’est effacé de l’écran de l’ordinateur...

J’étais très impressionnée. Drôlement bien organisés, ces changelings, tout de même !

— Peut-être que... je devrais envoyer... quelque chose à Luna... Des fleurs ?

J’avais du mal à articuler.

Pour toute réponse, Bill m’a embrassée. Ensuite, je ne me souviens plus de rien.

Disparition a Dallas
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